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Écrire pour se sentir mieux : ce que personne ne m'avait dit avant que j'essaie

 

Je ne suis ni psychologue ni thérapeute. Je suis quelqu'un qui a longtemps porté des choses trop lourdes qui me rongeaient en silence, et qui a fini, un jour, par les poser sur du papier juste « pour les faire sortir ».

 

Au début, j’ai fait sortir les pensées envahissantes, celles qui tournaient en rond dans ma tête et qui me faisaient ruminer sans fin. Je prenais des feuilles volantes et je dressais des listes de tout ce qui m’inquiétait, de toutes mes incertitudes, et une fois à court d’idées, ou, devrais-je dire, de pensées, je broyais les pages dans ma déchiqueteuse à papier, comme pour les détruire avant de les jeter.  Les minutes et les heures qui suivaient étaient plus légères, je me sentais délestée d’un poids, ce qui m’offrait des plages d’accalmie. Puis, peu à peu, celui-ci revenait avec le retour de mes ruminations et de mes angoisses qui n’avaient pas cessé. Mais cela avait suffi pour que je me dise : l’écriture ouvre une porte, elle touche quelque chose du doigt et cela peut être un chemin intéressant à explorer.

 

Ce que j'ai découvert ensuite m'a surprise : écrire pour se sentir mieux, ce n'est pas une métaphore. C'est une pratique réelle, documentée et accessible à tout le monde. Je ne parle pas ici de l'écriture littéraire, mais d’une pratique structurée, intentionnelle, que les chercheurs appellent « l'écriture expressive ». Il s’agit d’une pratique qui, en quelques minutes par jour, peut modifier votre biologie, améliorer votre clarté mentale et renforcer votre santé à long terme, et oui, il y a des études qui vont dans ce sens.

 

Et si l'hygiène mentale était aussi importante que l'hygiène physique ?

Nous nous brossons les dents plusieurs fois par jour, nous faisons du sport, surveillons notre alimentation, limitons notre consommation d'alcool, etc. Nous avons tous appris que prendre soin de notre corps est une nécessité qui demande de l’implication au quotidien. Mais qu'en est-il de notre esprit ?

 

Le concept de self-care a souvent été réduit à son expression la plus superficielle : bougies parfumées, bains moussants, skin care, massages… Mais, si ces moments de détente et ce temps pour soi ont une valeur réelle, ils ne constituent pas une hygiène mentale à proprement parler. L'hygiène mentale est, comme celle du corps, un travail régulier et discret qui consiste à observer ce qui se passe en soi, à nommer ses émotions et à déposer ce que l'on porte avant que le poids ne devienne trop lourd. Il peut y avoir de multiples façons de prendre soin de soi à cet égard, mais l’écriture est si banale qu’elle en est mésestimée et ses bienfaits sont passés sous silence.

 

Pourquoi garder les choses pour soi nous épuise plus qu'on ne le croit

Si vous êtes, comme mon ancien moi, le genre de personne à croire qu’il faut tout garder pour soi pour ne pas faire de vagues, et que ravaler ses émotions sans les exprimer (de façon saine) est une chose positive, alors ce qui va suivre va peut-être vous faire changer de perspective.

 

Le Dr James Pennebaker, psychologue à l'université du Texas, a passé des décennies à étudier ce qui se passe dans notre corps quand nous retenons nos émotions. Ses conclusions sont frappantes : taire ce qu'on ressent agit comme un stress chronique sur l'organisme. Garder quelque chose pour soi (une peur, une honte, une colère rentrée) demande un effort cognitif permanent. Le Dr Pennebaker a montré que ce travail de suppression agit comme un stress chronique de bas grade, qui à force, fragilise le système immunitaire et augmente la vulnérabilité aux maladies.

 

Dans l'une de ses études les plus citées, il a demandé à cinquante étudiants en bonne santé d'écrire, pendant vingt minutes par jour, quatre jours de suite. La moitié d'entre eux devait écrire sur des sujets neutres comme leurs plans pour la journée ou la description d'un objet. L'autre moitié recevait une consigne différente, celle d’écrire sur l'expérience traumatique la plus difficile de leur vie, en explorant leurs pensées et leurs émotions les plus profondes.

 

Les résultats, publiés en 1988 dans le Journal of Consulting and Clinical Psychology montrent que six semaines après l'expérience, les étudiants ayant écrit sur leurs traumatismes présentaient une meilleure réponse immunitaire (mesurée par la prolifération des lymphocytes) et effectuaient moins de visites médicales que les personnes du groupe contrôle.

 

Cette étude est ancienne, et, depuis, d’autres ont complété ou modéré ses résultats, mais toutes celles que j’ai pu trouver montrent des effets positifs de l’écriture sur la santé. Cette étude de 1988 a joué un rôle fondateur crucial pour la psychoneuroimmunologie et a inspiré des décennies de recherche.

 

L'inhibition émotionnelle : un stress chronique invisible

Pour comprendre pourquoi écrire peut soigner, il faut d'abord comprendre ce que coûte le silence.

 

Le Dr Pennebaker développe dans ses travaux ce qu'il appelle la théorie de l'inhibition : lorsque nous traversons des expériences difficiles (un deuil, une rupture, un conflit, une honte, etc.) et que nous choisissons de ne pas en parler et de tout enfouir en nous, nous ne les neutralisons pas, nous les contenons.  Retenir activement des pensées et des émotions mobilise le système nerveux de façon continue et maintient l'organisme dans un état de vigilance de bas grade. Au fil du temps, cet effort d'inhibition agit comme un facteur de stress chronique, qui érode progressivement les défenses immunitaires, augmente la charge physiologique et contribue à des troubles aussi variés que l'insomnie, l'anxiété, les douleurs chroniques ou une vulnérabilité accrue aux infections.

 

L'écriture expressive viendrait briser ce cycle en externalisant ce qui était retenu. Elle permet ainsi à l'organisme de relâcher la pression, ce qui réduit le coût physiologique de l'inhibition.

Le Dr Pennebaker, dans ses travaux ultérieurs, montre que l'effet bénéfique ne vient pas tant de la catharsis émotionnelle que de la construction de sens. Les participants qui vont mieux après avoir écrit sont ceux dont les textes révèlent une évolution et qui réussissent, à travers leurs écrits, à donner une place à cet événement dans leur histoire personnelle.

 

Ainsi écrire ne soigne pas parce qu’elle soulage en « vidant son sac », mais parce qu’elle offre une occasion de donner de la structure aux événements vécus comme traumatiques.

 

Aujourd'hui, la psychoneuroimmunologie, discipline qui étudie les interactions entre psychologie, système nerveux et immunité, offre un cadre scientifique robuste aux premières études du Dr Pennebaker. Les travaux de Slavich et Irwin (2014), publiés dans le Psychological Bulletin, documentent de façon rigoureuse comment le stress social et émotionnel active des cascades inflammatoires qui, à long terme, augmentent le risque de maladies cardiovasculaires, de dépression et d'autres pathologies chroniques.

 

Faire le point sur son intériorité : le check-in émotionnel

Se créer une bulle : l'art de la déconnexion intentionnelle

Nous vivons dans un monde qui a éradiqué le vide. Entre les notifications, les flux d'information en continu, les messageries instantanées et l'hyperconnectivité permanente, les moments de silence intérieur réel sont devenus rares. Ne rien faire est souvent perçu comme une perte de temps et génère un malaise chez certaines personnes, comme nous l’ont montré les confinements de 2020.

 

Pourtant, c'est précisément dans ces espaces de silence que la régulation émotionnelle peut opérer. Le psychologue Jonathan Smallwood et ses collègues ont montré que le fait de laisser l'esprit errer librement joue un rôle essentiel dans le traitement des expériences passées et la planification du futur. Pendant ce temps qui semble « perdu » pour les profils accros à la productivité, l’esprit est pourtant occupé à faire de la digestion psychique.

 

S'asseoir pour écrire implique de prendre la décision de mettre en pause cette hyperconnectivité et les sollicitations extérieures pour créer un vide et laisser les pensées se déposer en conscience sur le papier. Ce mouvement de décélération volontaire est en lui-même thérapeutique.

 

La lenteur de l'écriture à la main, bien moins rapide que le flot habituel des pensées,  force à ralentir le rythme mental. Elle crée une friction bénéfique entre l'impulsion émotionnelle et son expression, ce qui laisse le temps à la réflexion et à une prise de recul de s'intercaler.

 

Le check-in émotionnel : nommer pour réguler

L'une des pratiques les plus simples et les efficaces issues de la recherche est ce que les praticiens appellent le check-in émotionnel : une courte séquence d'écriture quotidienne destinée à faire l'inventaire de son état intérieur.

 

Des travaux de Matthew Lieberman et de ses collègues (UCLA, 2007), publiés dans la revue Psychological Science, ont montré que le simple fait de nommer une émotion réduit l'activité de l'amygdale, cette structure cérébrale impliquée dans le traitement de la peur et des réponses au stress. En d'autres termes : mettre des mots sur ce que l'on ressent crée un début de régulation physiologique.

 

Un check-in émotionnel quotidien ou presque ne demande pas de longues heures d'introspection. Il peut prendre la forme de trois questions que l’on se pose chaque jour :

  • Comment je me sens physiquement en ce moment ?
  • Quelle est l'émotion dominante de cette journée ?
  • Y a-t-il quelque chose qui occupe mon esprit sans que je l'aie vraiment regardé en face ?

 

Cette dernière question est peut-être la plus précieuse. Elle invite à faire remonter ce qui s'agite en arrière-plan, ces préoccupations que l’on balaie ou les craintes que l’on reportent tant que l’on n’est pas au « pied du mur ».

 

Celles et ceux qui ont lu « Libérez votre créativité » de Julia Cameron ont sans doute déjà expérimenté une version différente de ce chek-in. Dans son livre, Julia Cameron propose d'écrire chaque matin, si possible dès le réveil,  trois pages à la main  sans s’arrêter, sans se relire ni se censurer. Après avoir pratiqué ce rituel d’écriture pendant près d’un an, j’ai remarqué que mes deux premières pages se résumaient souvent à un « déversement » de mon trop-plein intérieur, et que la troisième page, elle, cherchait à « écouter » ce qui se cachait sous ce torrent de pensées. Le check in commençait à cette troisième page. Peu à peu, par manque de temps, j’ai fini par abandonner régulièrement l’aspect « déversement » et ne me réservais qu’un petit quart d’heure pour écouter et mettre en mots mon ressenti du moment. Pour ma part, j’y trouve autant de bienfaits et surtout, comme je sais que cela sera rapide à caler, même les jours où je suis épuisée, il m’est plus facile de maintenir cette routine quotidienne.

 

La pratique de la gratitude : un rituel d’écriture pas si cliché

La gratitude a parfois mauvaise presse. Associée au courant de la pensée positive, elle peut sembler à mi-chemin entre un déni de la réalité ou une injonction au bonheur forcé. Pourtant, la recherche scientifique en dresse un portrait bien plus sérieux.

 

Robert Emmons de l’université de Californie à Davis et Michael McCullough ont conduit des études comparatives durant lesquelles des participants écrivaient chaque semaine, soit sur des événements négatifs, soit sur des sujets neutres, soit sur cinq choses pour lesquelles ils se sentaient reconnaissants. Les résultats, publiés dans le Journal of Personality and Social Psychology (2003), montrent que le groupe "gratitude" rapporte un bien-être subjectif significativement plus élevé, plus d'optimisme, moins de plaintes physiques et même davantage d'activité physique.

 

Des études en neuroimagerie ont par ailleurs montré que l'expression de la gratitude active les circuits de la récompense dans le cerveau, notamment le cortex préfrontal médian, une région associée à la bienveillance envers soi-même et envers autrui.

 

Mais attention, pratiquer la gratitude n'est pas dresser une liste de motifs de satisfaction pour tenter de s'auto persuader. Son effet bénéfique dépend de l'authenticité de l'attention portée. Écrire machinalement « j’ai de la gratitude pour ma famille, ma santé, mon café du matin » n'a que peu d'intérêt. Ce qui compte, c'est de s'arrêter réellement sur une chose précise, de décrire pourquoi elle compte, ce qu'elle vous apporte et comment elle a coloré votre journée. La spécificité est la clé. Ainsi, réserver de temps à autre un moment pour écrire pourquoi telle chose ou telle personne compte pour vous avec authenticité peut également participer à votre bien-être intérieur.

 

Reprendre la plume pour prendre soin de soi

L'écriture est une chose si banale que jamais je n'aurais imaginé qu'elle eût un impact aussi grand, tant au niveau psycho-émotionnel que physiologique. Pourtant, les quelques travaux cités ici, parmi l'étendue de ceux qui existent, démontrent le contraire.

 

L'écriture expressive n'est pas une solution miracle. Elle ne remplace pas une thérapie, ne guérit pas un trouble sévère et ne résout pas les conflits relationnels. Mais elle constitue, pour un coût dérisoire en temps et en énergie, un outil de prévention puissant et accessible  en offrant à chacun un espace où l'on peut, chaque jour, faire le point, relâcher la pression et construire du sens à partir de l'expérience vécue.

Ce rituel, pratiqué pendant des années, est devenu quelque chose de plus grand que je ne l'avais prévu. Les feuilles volantes, puis les cahiers se sont remplis de phrases parfois sans queue ni tête et parfois sous forme de lettres adressées à une partie de moi que j'avais longtemps fait taire.

 

C'est ce chemin-là que j'ai voulu partager dans mon livre comme un témoignage honnête de ce que l'écriture peut faire quand on lui laisse vraiment la place.

 

Un carnet, un stylo, quinze minutes, c'est parfois tout ce qu'il faut pour commencer à prendre soin de soi.